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La pédagogie Paris-Match de l apprivoisement médiatique
"Un dictionnaire sans exemple est un squelette", assurait le Larousse. Paris-Match (21-27 septembre) fait de la médiatisation du cas d'Annie Girardot un outil pédagogique d'apprivoisement pour tirer la démence de l'exil matériel, affectif et médiatique où les victimes d'Alzheimer sont souvent reléguées. Amour filial, mémoire, chat et cinéma sont les clés de plaisirs résilients que son mal autorise parfois à la fameuse comédienne. La maladie, généralement analysée en termes de pertes, peut aussi être la source de découvertes de soi, des autres, et au final de gains relationnels inédits, selon l'expérience relatée par la romancière-journaliste quinquagénaire Irène Frain.
Le caractère irréversible d'un diagnostic et d'une maladie ne se traduisent pas exclusivement en termes de pertes irrémédiables, pour la personne atteinte, comme pour son entourage.
Paris-Match a consacré sa Une à "Annie Girardot, son combat contre sa maladie Alzheimer". Le titre est explicite : " Sa fille et sa petite fille l'accompagnent dans cet angoissant voyage."
La stratégie narrative de l'hebdomadaire est clairement énoncée : "Irène Frain l'a rencontrée". En Une, la polémique autour du texte du pape Benoît XVI, les photos d'amour de Jacques Brel, le reportage sur le milliardaire russe enfermé au goulag sont rejetés à l'arrière plan au profit d'une photo pleine page (plan rapproché) montrant la tendre proximité – joue contre joue – de l'actrice au sourire émouvant et fragile de sa petite-fille, toute de fraîcheur protectrice (sa main affectueuse), empressée.
Du connu vers l'inconnu
Paris-Match joue proximité, affectivité, notoriété pour favoriser l'apprivoisement social de la terrible endémie (plus de 750 000 cas recensés, 1,15 millions en 2020 [1]).
Partir du connu – Girardot, ses films, sa grande gueule, sa sensibilité à fleur de peau – pour acclimater l'inconnu – la maladie, ses pertes, ses conséquences sur la personne et l'entourage – fait partie des stratégies usuelles du discours de presse.
Ici, rien n'a été négligé pour aider le message à atteindre sa cible : les deux millions de lecteurs de Paris-Match.
La gamme des photos situe l'actrice dans un environnement de CD, DVD, bibelots, peluches, album photo, familiers pour une vieille dame. Son appartement traduit la bohême un peu chic mais pas l'ostentation de la demeure d'une richissime princesse de l'écran. Abolition de la distance sociale. Cigarette à la main, Giradot signifie toujours qu'elle se moque des conventions. Et son regard saisi dans le lointain traduit visuellement son "irréversible fuite dans un monde qu'elle est seule à percevoir", son "exil intérieur".
Une préoccupation partagée par deux générations
Les gestes d'amour, toucher et baisers de sa fille et de sa petite-fille, la vision rassurante de ses deux anges gardiens à ses côtés, montrent une préoccupation partagée par deux générations, une préoccupation ayant des conséquences sociales, financières.
Le texte – récit, interviews, légendes des photos – ne cache pas les atteintes de la maladie. Elles sont exprimées en termes nets : "symptômes bizarres", "diagnostic irréversible", "frêle et troublante absence-présence".
Les pertes de mémoire, les anomalies de comportement, les angoisses, l'agressivité, la perte d'autonomie ne sont pas éludées. Pas plus que la situation privilégiée de la célèbre actrice.
Il est aussi question de son regard dont "soudain, l'eau se trouble", des atteintes du mal à "la pudeur et à la dignité" de la victime.
Une multitude de métaphores campent les facettes de la maladie et ses effets : "angoissant voyage", " monde qu'elle est seule à percevoir", "exil".
Appropriation publique de l'expérience
Mais dans la pédagogie Paris-Match, l'essentiel du message ne réside pas dans le constat, plutôt dans l'appropriation de l'expérience. Le récit et les interviews mettent en jeu l'expérience, partie négative, partie positive, mais surtout non stéréotypée de la maladie par trois générations : l'actrice septuagénaire, sa fille quinqua et sa petite-fille de 21 ans.
Il y a un discours rapporté – la perception que la fille Giulia et la petite fille Lola – ont de la maladie d'Annie Girardot. Il y a aussi la conscience que celle-ci exprime de son mal et de l'autodérision qu'il lui suggère d'exprimer : "Avec cette cour, je vais finir par me prendre pour une princesse".
Trois femmes expriment un même message que traduit Irène Frain : "dissiper le nuage de terreur qui entoure ce mal".
Y parvenir passe d'abord par le fait – le récit – d'apprivoiser les détails de la vie quotidienne de l'actrice. Elle travaille toujours car le cinéma maintient "en vie" et parfois même "littéralement ressuscite".
Récit des hauts, relation des bas. Présence/absence. Attention/évasion ; focalisation/dissipation du regard.
Adversaire : le mal fatal. Adjuvants : les proches, le chat, les caresses, l'amour, les amis (Catherine Lachens, Mimy Mathy), les souvenirs, le travail de mémoire, le cinéma qui mobilise encore "toutes ses ressources d'actrices".
Premier message : si l'on est entouré, la vie (professionnelle comprise) ne s'arrête pas avec la formulation du verdict médical.
"Dès qu'elle entend " Moteur !", elle redevient instantanément la grande Annie Girardot, celle de "Rocco et ses frères", proclame sa fille Giulia.
Et si la maladie n'était qu'une ruse de l'esprit ?
Alzheimer n'est pas exclusivement synonyme de pertes pour la victime. Son agressivité peut même signifier son besoin de résister que les médecins juge "très important".
Irène Frain, que l'âge – 57 ans – a pu confronter à la maladie parmi ses proches, ose même cette question : "Et si la maladie n'était qu'une ruse de l'esprit pour ne garder de la vie que les instants de bonheur ?"
Force de l'esprit de résilience. Elle imprègne aussi le propos de Giulia assurant qu'elle a triomphé du "manque de mère" que sa propre éducation a pu lui faire ressentir : "La rancune est impossible. C'est ma mère".
La fille, au lieu de délaisser cette mère, autrefois lointaine, trouve même à jouer un nouveau rôle auprès d'elle, dans le renversement des attitudes : "Je suis passée de l'amie à la grande sœur".
Conseils et métaphores transcendent la dureté du constat dans l'interview de Giulia et de sa fille Lola.
Conseils : "toucher est un moyen de communication très efficace", apprentissages réciproques pour "repérer les petits plaisirs" et "saisir les bons moments quand ils passent".
Loin des jargons et du discours-expert
On observera qu'aucune des quatre locutrices, l'actrice, ses descendantes et la romancière-journaliste ne sont des spécialistes. Chacune s'exprime avec les mots quotidiens, loin du jargon ou des abstractions généralisatrices du discours-expert. La lectrice, le lecteur, n'ont pas besoin de traduire pour s'approprier leur expérience tissée de petits riens comme la leur : le goût d'Annie Girardot pour les yaourts Petits filous, sa boulimie de chocolat.
Ceci ne signifie pas une approche naïve de la question, mais l'établissement d'une proximité affective abolissant les réticences au partage.
La fille d'Annie Girardot accrédite même l'idée qu'il peut y avoir des plaisirs en Alzheimer puisque Annie éprouve une vraie joie à écouter les chanteurs qui ont bercé son existence : Piaf, Aznavour, Paolo Conte, Serge Lama, Catherine Lara…
"Quand elle les entend, elle se sent bien. Enfermée dans son monde, mais bien".
Lola, la petite-fille, n'est pas moins consciente des difficultés à surmonter pour maintenir le contact avec une grand mère. Elle formule des regrets de ne "plus pouvoir partager mes enthousiasmes avec elle". Mais ceci ne l'empêche pas de connaître avec elle des joies nostalgiques, des bons moments, "les week-ends qu'on passe toutes les deux, sur son lit, à regarder des vieux films comiques".
Lister les métaphores du texte décrivant l'Alzheimer le montrent bien comme un continent inconnu, distant, irréductible aux autres expériences. Elles instituent aussi le fait que l'émotion est une passerelle, un guide pour atténuer, retarder l'isolement de ses ressortissants.
Source : www.seniorscopie.com